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Abriter le bloc d’os : « Blockhaus », dehors, dedans, conversation entre les poèmes de Maud Thiria et les encres de Jérôme Vinçon, par F. Saint-Roch

dimanche 4 avril 2021, par Florence Saint Roch

Unis à la ville comme dans les livres, Maud Thiria et Jérôme Vinçon donnent, aux éditions Aencrages & co, un nouvel aperçu de leurs talents respectifs. Après Mesure au vide, paru en 2017 chez ce même éditeur, ils récidivent avec Blockhaus. Conformément à l’esprit de la collection Ecri(peind)re, les mots de la poète et les encres du plasticien dialoguent pour édifier (retrouver/imaginer) ensemble cette construction à la charge plutôt prégnante dans les paysages comme dans les esprits – et pour cause : «  La guerre a marqué les paysages de Lorraine, écrit Jean-Michel Maulpoix dans sa préface, […] on y découvre aussi, comme sur les plages de l’Atlantiques ou de la Manche, les masses de béton gris des blockhaus où les enfants vont jouer parfois. Se frayant un chemin parmi les ronces, ils voudraient pénétrer le secret de ces endroits inquiétants, fascinés par leur charge de mystère et de sourde violence ».
Au fond du jardin, au gré des jeux d’enfants, Maud Thiria retrouvait le blockhaus : entre ce lieu chargé et elle, quantité d’interactions – faisceau de sensations et d’émotions, de représentations et de constructions. Et si c’était l’enfance toute entière, qui s’était jouée là ? Pour sonder cette question, des poèmes, et une fine réception de Jérôme Vinçon, dont les transcriptions visuelles sont toujours à propos : ainsi, sa première encre, à l’ouverture du recueil, donne-t-elle à voir une pelote de matière (les poèmes, nous le verrons, se dévident et se rembobinent en permanence) tournoyante : les fils (tels ceux de la mémoire) s’emmêlent, s’enchevêtrent, comme les images et les mots dans le texte de Maud Thiria, où la reprise et la modulation sont si essentielles. Les masses sombres évoluent à la manière des « blocs d’os » ressaisis à chaque fois par la poète qui, en les remettant sur le métier, les remet aussi en mouvement. Dans le travail de la mémoire, ils sont grattés, griffés – comme les jambes de la petite fille qui enjambait orties et barbelés pour rejoindre sa cachette jadis.

1/ Un abri dans le jardin

Blockhaus fait palpiter le temps de l’enfance : des parties de cache-cache fiévreuses, des courses haletantes, des mises à l’abri urgentes. Ressuscités par un « tu te souviens » récurrent, des bribes de jardin, « parmi les groseilles et les orties », « des groseilles à maquereau/cueillies là/ou plutôt arrachées dans/ta course/au fond de la gorge/aigre/leur jus mêlé à ta sueur », l’émoi à trouver la bonne cachette, « toi tapie dans l’ombre », « une cachette d’ombre et de paix », le corps recroquevillé au maximum pour ne pas être dépisté : « tu y as tellement bloqué tes os/ici repliée ». La petite fille de jadis, dans sa chair, éprouve la douleur de sa région malmenée par la guerre : « où tu ne fais que/t’enfouir encore davantage/en toi et en terre/- lorraine blessée ». Les fils barbelés, les orties, les ronces, «  morsures du temps sur ta peau déjà/rougie » sont donnés à voir, sur la page, grâce à l’encre en regard.

2/ La chambre d’échos

Le corps de l’enfant devient pays tout entier. Hypallages, métonymies et métaphores inlassablement sont à l’œuvre dans Blockhaus : « ne serait plus/monticule de béton brut/sur cette terre lorraine dévastée/où tu te tiens debout/ravagée toi aussi/blessée des jeux de guerre », « tu es de ce paysage explosif/et explosé/tu l’as toujours été ». L’Histoire s’est cristallisée dans ce lieu, et a été assimilée, introjectée par l’enfant. De fait, le blockhaus devient non seulement une extension du corps, mais aussi un espace mental, une configuration personnelle : « seul le mot blockhaus te contient ». En lui, la représentation d’une présence au monde, une modélisation. Ainsi, il innerve certaines sensations que la poète conserve, très actives, dans ses éprouvés de femme, dans ses gestes d’adulte : « depuis toujours tu t’agrippes aux textures rugueuse/ta seule lutte contre l’oubli », « tu t’agrippes au béton brut ». À ce rugueux des matières s’ajoute bien sûr « le rugueux des mots » - ce vocable, « blockhaus », fait entendre toute l’abrasion subie par une langue elle aussi brutalisée : « mot ennemi dans ta propre langue ». Ennemi, mais pas seulement : le blockhaus, par le béton qui le constitue, fait également écho au sable que le grand-père verrier travaillait, «  le grain de la terre rugueuse et le sable/que ton grand-père coulait/en pâte » - coulée, rideau de sable liquéfié, verre travers lequel regarder pour répondre « à l’appel du jour en toi ».

3/ La maison des mots

Le blockhaus, ne l’oublions pas, est une structure en béton armé. S’il est un lieu de douleur rappelant les traumas de la guerre – de toutes les guerres, même celles des jeux d’enfants – il est aussi un lieu protecteur, si ce n’est fondateur. En ce lieu, il est des constructions possibles. Et le poème de Maud Thiria, par sa forme et ses motifs récurrents, dit bien cette obstination à bâtir solidement, coûte que coûte, au prix d’efforts constants. Blockhaus est un travail de longue haleine, une forme de résilience hautement active : « et ça te reste au fond de la gorge/comme un tuyau te permettant de respirer/blockhaus cette longue respiration en toi ». Prise d’air profonde, souffle premier, élan vital – tout ce qui, de manière irremplaçable, dessine une identité unique : « ton trésor de guerre ».
Blockhaus ne résonne pas seulement longtemps à l’oreille. Si les poèmes de Maud Thiria forment un vaste et efficace dispositif acoustique, les encres de Jérôme Vinçon, en regard, donnent à palper de l’œil l’épaisseur, la densité des images mentales suscitées. Par la force du geste, il figure un paysage intérieur lourd et mouvementé à la fois, mobile, plastique, résolument au travail.

blockhaus
ton dernier souffle
ta cachette d’ombre et de paix
les girolles t’explosant le cœur
leurs coroles claires et salies
les obus les forêts les orties
nourrissant tes chairs
leurs meurtrissures et leurs textures

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