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Haïkus & changement climatique, le regard des poètes japonais - Alain Kervern, par Françoise Delorme

jeudi 30 novembre 2023, par Cécile Guivarch

Alain Kervern, Haïkus & changement climatique, le regard des poètes japonais, éd. Géorama, 2019

Alain Kervern navigue entre langue française, japonaise et bretonne. Grand passeur, il a traduit plusieurs poètes des traditions classique et moderne du haïku, en français et en breton.

Cette humanité
inondée de lumière
c’est la Voie lactée
        Yasushi Nozu

Depuis que j’ai acquis Haïkus & changement climatique, le regard des poètes japonais, j’ai déjà relu plusieurs fois ce livre. Il me subjugue et suscite une sorte d’attente déraisonnable comme s’il allait répondre à tant de questions insolubles, comme s’il allait calmer la douleur d’être si impuissante pour faire face à « ce qui arrive ». Bien sûr, il n’en sera rien, je serai toujours aussi inquiète et je chercherai avec toujours un certain désarroi quoi écrire et pourquoi et comment aujourd’hui. Pourtant, c’est comme s’il donnait à lire des pages réconfortantes, parce qu’il décrit des problèmes de langues, des phénomènes naturels complexes avec une grande clarté, parce que Alain Kervern déploie tant de science sensible pour nous éclairer sur l’art du haïku, ce qui en menace l’existence et aussi ce qui le rend particulièrement pertinent en ces temps de détresse. Plus encore, j’entends ce qu’il dit du haïku résonner sur ce qu’il est possible de penser à propos de la poésie en général.
Le rapport à la nature, très conceptualisé dès le IVème siècle s’est codifié dans la poésie japonaise au cours des siècles, plus particulièrement depuis le XVIème siècle en créant un véritable almanach poétique des saisons, nécessaires références codées pour celui qui veut écrire des haïku, poèmes dont la création est devenue de plus en plus populaire et touche une part non-négligeable de la population japonaise aujourd’hui. Kawaï Takashi analyse ainsi l’importance de cet Almanach poétique : dans la poésie japonaise, plus particulièrement l’art du haïku

[...] à côté d’un répertoire venu de Chine classant les mots-clefs relatifs aux us et coutumes de la vie quotidienne des hommes et des dieux, tout un pan de L’almanach poétique décrypte désormais au Japon les sentiments qu’inspirent les humeurs du ciel, les métamorphoses saisonnières, la vie des animaux et des plantes. En conséquence, il est impossible de composer des haïkus sans connaître ces références.

Et Alain Kervern poursuit :

Parmi les règles qui régissent l’identité du haïku, il y a l’obligation d’introduire dans le corps du poème une allusion saisonnière : le kigo. Celui-ci et des milliers d’autres repères saisonniers sont dûment classés dans les almanachs poétiques que les auteurs de haïkus consulteront pour y trouver le mot de saison qui caractérisera l’atmosphère du poème qu’ils souhaitent écrire. [...] L’almanach poétique des saisons a ainsi progressivement bénéficié du sens de l’observation des poètes à travers les siècles, en constituant un document de référence inestimable. Ce document est aussi pour le grand public qui ne s’intéresse pas particulièrement au haïku un moyen de se familiariser avec la nature, souvent éloignée de sa vie quotidienne. Il peut donc être considéré, par son caractère global, comme un élément fondamental du patrimoine culturel japonais.

J’ai envie d’ajouter « patrimoine humain », tant la sensibilité japonaise aux éléments naturels qui les entourent peut rejoindre dans l’acte poétique la réceptivité de tout un chacun, même si l’hyper-codification de cet almanach et les règles strictes de son usage peuvent surprendre et plus encore la façon dont ces codes charpentent des œuvres qui semblent être paradoxalement bien plus spontanées, plus « naturelles » que les nôtres. Peut-être à cause de l’incroyable finesse d’observation du réel et d’attention aux détails et aux multiples mouvements dans laquelle s’origine leur presque obsessionnelle entreprise de rigoureuse classification, tout paraît dans ces vers si vivant.
Cet effort de « création d’un patrimoine » de mots m’émeut, d’autant plus qu’aujourd’hui ces références servent en quelque sorte de points de repères pour se situer dans le dérèglement des saisons, la destruction progressive des espaces de vie, et la perturbation des modes humains d’exister. Comme « la concordance des « mots de saison » avec la réalité actuelle s’amoindrit progressivement », cette riche « nomenclature lexicale et poétique [...] devient le témoin des réalités disparues ». Et les haïkus enregistrent aussi les changements destructeurs actuels :

Fukushima
la lune d’hiver brille
sur une ville morte
        Shigemoto Yasushiko

La lune d’hiver se révèle encore plus froide, plus indifférente et solitaire... La réalité reste observable aujourd’hui avec autant d’acuité. Et l’attention du regard s’aiguise d’autant plus en se penchant sur toutes les dérives et destructions contemporaines si, comme dans la pratique du haïku, on les met en relation avec la présence d’un mot de saison traditionnel qui porte en lui une charge émotionnelle forte

Du vaste univers
les planètes sont malades
Que la rosée demeure
        Takaha Shugyo

Je suis très réceptive à l’analyse d’Alain Kervern qui perçoit dans ces quelques mots rassemblés autour du mot « rosée » « le souhait de l’auteur de pouvoir réhabiliter l’instant présent, en prenant du recul pour mieux cerner cette inquiétude face aux évolutions climatiques ». Le haïku a la particularité pour moi de lever des impressions très simples et très fortes qui nettoient les mots et rapprochent les sentiments et sensations des perceptions, les aiguisent et les font étinceler par « court-circuit », comme l’écrivait Emmanuel Hocquard. La symbolique n’est pas absente, elle joue autrement, par surprise. Presque rien ne bouge et tout bouge, tout se prend à ressembler à ce qui le décrit, des mondes s’ouvrent dans l’esprit devenu hypersensible du lecteur :

En rafales
balayé par les sables jaunes
le monde a la fièvre
        Yamaguchi Ryuishi

L’assemblée générale des Poètes de Haïku, réunie en 2010, abrita des débats étonnants à propos de « l’impact néfaste des activités humaines ». Elle s’est liée par la suite à divers groupes de défense de l’environnement qui, finalement, n’est pas seulement un environnement : il se révèle le corps même des poèmes. Les mots ne peuvent continuer à signifier sur une terre désertifiée, sauf l’immense douleur d’une disparition définitive :

Au fond de la nuit
s’éteignent l’une après l’autre
les lucioles pour toujours
        Hosomi Ayako

Aujourd’hui, des poètes et des chercheurs universitaires cherchent comment les poètes pourraient contribuer à une vraie prise de conscience de la population, du gouvernement, du système économico-politique lui-même. Le bouleversement des saisons révèle un bouleversement beaucoup plus intense, qui affecte toute la culture, la langue même, ce qu’elle crée de sens :

Entre les serres brûlantes
du Roi des Enfers
l’archipel japonais
        Kodama Chiyoko

L’’un de ces chercheurs, Kubota Shiseï, écrit une sorte de manifeste critique dont le titre m’interroge aussi : « Quel haïku face à la détérioration de l’environnement ? » Ce manifeste de plusieurs pages de Kubota Shisei étonne à plus d’un titre, pris entre une réflexion écologique, voire philosophique et un retour sur le sens même du haïku :

Cependant, le haïku a un statut littéraire particulier. Etant un poème dont les sources d’inspiration sont organiquement liées à la nature, c’est en toute logique que les thèmes liés à la détérioration de l’environnement peuvent faire l’objet de dénonciation. On peut même imaginer des collectifs de poètes de haïku menant des actions de caractère artistique qui ouvriraient la voie à une sensibilisation aux dangers qui menacent l’intégrité de la nature. Il y a déjà, au sein de la communauté des poètes de haïku, certains bénévoles actifs dans le domaine de la botanique, de l’ornithologie ou de la flore de haute montagne en voie de disparition.

Je repense à ce vers d’Ariane Dreyfus dans La bouche de quelqu’un qui me paraît si irréfutable :

Les noisettes mouillées sont enfoncées dans la terre. Si ce sont des symboles, je touche des symboles.

Il semble vraiment dire de la langue en poésie ce qu’elle est : elle joue sans cesse d’un écart salvateur et mobile, si infime qu’il peut disparaître à tout instant, pour approcher la vérité bifide de notre existence d’humains réelle sur la terre réelle. Je me dis que les poètes japonais de haïku ne sont pas si loin des poètes d’ici. La vie des poèmes, leur justesse, dépend de la vie tout court dont la langue n’est qu’un phénomène parmi d’autres, elle dépend de tout le réel qu’elle modèle aussi en retour. Nous le savons bien. Mais comment faire pour ne pas laisser la force des poèmes, toujours lyrique finalement, se dissoudre dans le mensonge et comment leur insuffler à nouveau une sorte de littéralité bienfaisante, en les rattachant à ce qui les nourrit, et aussi à ce qu’ils doivent combattre sans relâche ?

Tant de produits chimiques
se dissolvent en nous
vaporeux nuages des cerisiers en fleur
        Nakamura Kazuhiro

La poésie des haïkus, qui semble à première vue si codée qu’elle se détache de tout contexte pour ne devenir que des maniements de codes abstraits au service cependant de sentiments et sensations les plus ténus, est l’une de celles qui se préoccupent le plus de l’existence humaine telle qu’elle se présente, toujours entièrement soumise à ce qui arrive. Les poètes qui la pratiquent d’une manière largement populaire sont les premiers touchés par les destructions et pollutions diverses, les errances des comportements humains, les dérèglements climatiques et sociaux. Qu’ils se mobilisent collectivement a vraiment de quoi surprendre.

Il serait nécessaire de les prendre pour modèles, non ?

Annexes bibliographes et biographiques :

Traductions :

  • Alain Kervern / Grand almanach poétique japonais (Livre V) : Le vent du nord, Folle avoine, 1994
  • Alain Kervern / Grand almanach poétique japonais (Livre IV) : À l’ouest blanchit la lune, Folle Avoine, 1992
  • Alain Kervern / Grand almanach poétique japonais (Livre III) : La tisserande et le bouvier, Folle Avoine, 1992
  • Alain Kervern / Grand almanach poétique japonais (Livre II) : Le réveil de la loutre, Folle avoine, 1990
  • Alain Kervern / Grand almanach poétique japonais (Livre I) : Matin de neige, Folle avoine, 1988

Poètes de haïkus :

  • Nakamura Kazuhiro (1900-1988) : poète originaire de Kumamoto, fondatrice de la revue Kawabata.
  • Hosomi Ayako (1909-1997) : poète de renom, elle était l’épouse de Sawaki Kin’ichi.
  • Takaha Shugyo (1930- ) : poète animateur de la revue Kari, président de l’Association des poètes de haïku
  • Yasushi Nozu : (1948 - ), poète, animateur de revue bilingue français-japonais Manmaru.
  • Yamaguchi Ryuishi : (1976 - ) traducteur et poète

Françoise Delorme


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