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Isabelle Sancy

samedi 13 avril 2024, par Cécile Guivarch

De Möbius le ruban (extraits inédits)

J’ai connu des vergers d’industrie, fruits à perte
ou vergers pauvres, des fruits partout en jus en eau
à pourrir dans la terre chaude et verte
tout était vrai, poussière, on riait c’était beau.
Entre quatre murs poussent des civilisations
où le fruit devient globe posé sur une assiette,
pêche pelée en ruban puis petites portions
arrachées au noyau, œil, lenteur d’ascète
mais sur la pointe il reste un peu de chair – trop mûre
ou pas assez – alors se voir tailler, lécher
et en enfant sauvage aimer la nourriture.

*

Va au jardin sur les pas de ta fille
quand elle cahotait en menant son ruban
qui se teintait de jus d’herbe et de terre,
puissante l’attraction et le risque sanglant
ajoutés à la neuve question de l’équilibre.
Tu n’étais pas comme une aveugle
dans un pré idyllique où quelque chose
craquait sous la dent à l’heure du fruit
mais brûlait, brûlait, sans signification.

*

Province vue d’ici province à demi-tue
un saurien entre deux eaux, griffes sur vertus
voyez les tableaux peints à la hâte des siècles
la béatitude des hirondelles le cri
quand vous passez dérangeant la rue vide
et dans les ombres où l’on se crispe, la bouche humide
les yeux fiévreux, à délacer les rubans gris
province à demi-nue mortellement heureux.

PETITES PROSES À LA VILLE (extraits inédits)

16 La ville compte cette variété habituelle des fontaines venues du passé : des plus grandes aux plus petites, des plus ostentatoires au simple tuyau sortant du mur à peine orné d’une décoration écrasée par l’usure du temps ou surmonté d’un panonceau réglementaire, l’eau est potable ou bien elle ne l’est pas. Aux plus grandes les mises en scène – accessoire eau – pour le triomphe quotidien de ce que ce fut de pouvoir boire à volonté, cascades et jets à profusion tant qu’il y a de l’eau, même en cas de famine des peuples, dans les bassins de la chance la fortune l’amour, l’immortalité ici et de secrètes protections là, mais seulement si l’on touche (l’orteil du dieu) ou si l’on ne touche pas (la résille serrée des pots) les yeux fermés, ou bien par-dessus son épaule, lancer une piécette, un épingle dorée, un bouton de nacre pour leur habit, de rose fraîchement éclose à leur chevelure, en un instant l’évocation vertigineuse de tout le vivant caché dans les réseaux souterrains conduisant du centre de la terre au sommet des montagnes, y croire presque sans conditions ; à d’autres la sauvegarde par les margelles du pépiement des conversations, où la fontaine est un banc et le tiers eau, s’il en reste, est pour tenir compagnie, parfois encore, sujet, la bouche en croix, la langue brûlée au désert, quand parler d’eau c’est pouvoir parler de toutes sortes d’intimités sans y toucher ; aux autres, l’oubli par l’obsolescence jusqu’au réveil de l’eau par une main curieuse.

*

43 Une partie des fenêtres du boulevard Magenta donnent sur les verrières du jardin d’acclimatation, de vieux arbres aussi, le parc au loin. Durant la journée, l’incessante circulation brouille les perceptions, abaisse le regard et rend indistincte l’existence des lieux, puis sous le soleil ou sous la lune la nature des bâtiments réapparaît d’un coup vers les 20 heures. J’ai longtemps cru que c’était un délire des sens, un arrangement de l’humeur ou une façon pour l’esprit de supporter le poids excessif des sollicitations de toutes sortes et toutes parts alors que c’est le silence qui, en rapprochant nos espaces, rend audible ma propre respiration au milieu des cris des oiseaux dans les volières – salutaire magie du silence – et cette vie enfin émergée s’enfle et se nourrit ensuite bruyamment de ses propres mystères nocturnes. Souvenirs d’insectes et de papillons à têtes, serpents couleur de sable ou de feuillage, fougères arborescentes, humidité maximale derrière la porte menant au désert propice aux scorpions, des singes dans des espaces apparemment négligés, leurs cris inqualifiables au-dessus de plantes carnivores, rouges avec des nuances vineuses ; tout cela crépite et croît lentement, sous le couvercle colossal des verrières, les cris et les bruits étranges nous relient. Nulle préoccupation pour la scientificité de faits récurrents, des menues observations quotidiennes, au contraire un certain plaisir au désordre, à l’incompréhension, à l’inquiétude qui ne cessera pas de sourdre de ce que l’on ne cherche pas, surtout pas, à plier sous la coupe de la familiarité ; aussi visiter encore les salles du jardin d’acclimatation (mais est-ce visiter de plonger dans l’antre de chez soi) pour corriger d’un ton les couleurs de ses cauchemars, pour offrir à ses perceptions un festin de viande crue, pour lancer son esprit, poitrine en avant, sur les délicieux tessons de verre de l’ubiquité dans tout son charme vénéneux d’imaginaire devenu réalité.

Petit entretien avec Clara Regy

Vous me dites écrire « peu », est-ce que ce « peu » est récent, ou fait-il déjà partie depuis très longtemps de votre quotidien ?

J’écris aisément depuis longtemps et je raye de plus en plus facilement, alors il reste peu (exercer et jouer de l’écriture, peser les mots et les virgules, apparier le fond et la forme est difficile).

Vous évoquez les « évidences » qui vous donnent l’envie d’écrire, que mettez-vous alors derrière ce terme si mystérieux ?

Ce sont des grains de sable (ou une faille, une brèche, une cible, même minuscule) – pleins d’une image, d’une idée, d’une sensation ou d’un monde entrevu – qui me viennent à l’esprit, ou plus certainement qui émergent des sédimentations diverses dans mon esprit, et autour desquels je peux filer plus ou moins librement.

Quels sont les auteurs -poètes ou non- qui ont marqué votre vie de lectrice ?

Lectrice au sens large, et toujours au présent, des écritures de Claude Sautet, Jean-Louis Murat, Marguerite Yourcenar, d’Henri Robert un parfum, Pierre Magnan et Jean Giono, Jude Stéfan (...)

Et pour terminer cette « subsidiaire » question : si vous deviez définir la poésie en 3 mots quels seraient-ils ?

Je ne saurais pas définir la poésie (mais d’évidence il y aurait musique).

Isabelle Sancy est née en 1967.

Deux recueils de poésie, paru chez Bruno Guattari éditeur : Dans cette brèche et Paraisons


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1 Message

  • merci d’accueillir Isabelle Sancy Le 19 mai à 08:06, par Béatrice Pailler

    Merci de nous donner l’opportunité de lire Isabelle Sancy. Une belle écriture discrète qui s’épanouit chez Bruno Guattari et que l’on retrouve dans les pages de Margelles la revue littéraire et artistique de cet éditeur.

    Répondre à ce message

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