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Jacques Roman

mardi 28 novembre 2023, par Cécile Guivarch

Jacques Roman, né à Dieulefit, en 1948, arrive en Suisse romande, dans le canton de Vaud, en 1970 où il poursuit dès lors un travail d’acteur et de mise en scène pendant de nombreuses années. Il travaille aussi pour la Radio suisse romande. En 2003, il participe au projet commun de la Cie Marin et de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne visant à faire entendre les voix de la création littéraire contemporaine de Suisse romande.
Acteur, metteur en scène, réalisateur, animateur et auteur, ce passionné des mots a publié de nombreux recueils qui, tant par leur forme que par la poésie se dégageant des textes, démontrent l’originalité de sa démarche et de sa pensée. En 2000, il a obtenu le Prix Édouard-Rod pour L’ouvrage de l’insomnie, éd. Paroles d’Aube.

Extrait de X° de solitude Nord [1983]

ÉCRIRE……

Commettre éperdument l’irréparable. Ne pas parer. Ne pas tenir sa garde. Commettre l’erreur de paraître sans parure sur le territoire de la page, nu et paralysé. Vous servir de cible.

Tirez et regardez-nous blessés nous traîner à l’abri du mur. Regardez ce qui se passe, se casse, nous passe au travers. Regardez cette mise à sac du blanc, son éventrement, sa dissolution ... Éventrez, dépecez mon papier lange crotté, barbouillée de mots coliques où le verbe gerbe bave rage piaffe
et rue jusqu’à l’écume noire. La forêt fantôme se raille entre l’étreinte de la main et le travers de la gorge. JE de rage déchire le blanc s’amasse gronde roule / la langue lave rugit sur le vide, empreinte sur de ridicules petits papiers étranglés.

Extraits de Le cri de la fourchette sur une vitre nue, [1987], « Le deuil du monde »

Tu dis fermer les yeux pour voir, les rouvrir pour écrire. Tu dis en savoir la couleur par la bouche rapportée. Tu dis le savoir et tu dis l’exister, des mots entre lesquels tu n’avais pas à choisir. Tu notes : la poupée parlée. Tu retrouves les gestes.

Tu l’asseois, tu la couches, tu l’habilles et la déshabilles comme morte, arrêtée à la pose donnée. Tu la fais parler par ta voix. Tu la fais se taire. Tu te parles à toi-même. Tu te tais. Tu joues à tu.

***

Elle traversera la cour. Elle apportera les vêtements. Elle a dit lavés pour la poupée. Elle redit lavés pour s’excuser d’apporter un peu de la mort restée dans la maison. Elle voudrait dire lavés de la mort. Elle sait voir le disparu à travers le linge. Elle dit le retirer des yeux. Elle dit encore ne plus pouvoir le voir. Elle parle du linge.

Tu lis dans les yeux les larmes retenues tirées par les mots que tu ne comprends pas. Tu ne sais de la mort que le départ inexpliqué, le mouchoir en boule.

Extrait de Eventuel fragment d’autre chose, 1991

[...] où la mort charmant manière noire ultime don en temps de paix à des années lumière du froid qu’il fait dehors et donc ainsi de suite allant rappelant fervent son immensité harassante entraînant en joie respiration hachée courant se jeter sur son bout comme à un dîner à chier partout une nuit d’anniversaire oh oui bien sûr de toutes les couleurs sa franchise exténuante ses colères ses tempêtes les coups qu’on en reçoit à genoux parmi ruines et décombres traversés et ainsi de suite insaisissable offerte à tout ce qu’on voudra la tourne la retourne l’aime la haïsse du même au pareil par la taille ou du bout des doigts impatient sous l’horloge la nomme sienne ou tout étourdi du bateau se vante de l’avoir comprise jusqu’aux étoiles [...]

Extrait de Je vois loin des yeux, 2005

Il n’y a pas de maison de l’enfance qui ne soit hantée d’une circulation obscure et indestructible, circulation qui de son courant de cruauté moque l’édifice de la réalité. L’art demeure l’enfance de l’art fidèle à vous chercher dans la cave au sol humide et froid. Tracer un trait c’est voir s’ouvrir l’abîme des deux côtés et jouer la partie du fond, son amniotique patience.

***

Je vois, capillaire, la vie qui pousse, animal, son désir. Je vois la chevelure du temps indifférente aux fins dernières où se lover quand bien même étranglé. Je vois sauvage. Je vois que quelque chose contraint quelqu’un. Je vois que quelqu’un fait volte-face et que dès lors la contrainte se mue en élan et que dans un tourbillon l’enfance du rire saute comme à la corde.

Disparus l’élan et le rire, quelqu’un le bout des doigts noircis, rougis, s’étonne de sa voix d’enfance s’entendre. Je vois loin des yeux.

Extrait de L’élan, l’abandon, 2010

... la voix qui n’a pas disparu ...

Et la voix parle, elle dit : « Frappe les touches de ton instrument et il produira une euphonie, sa justice à lui. » L’as-tu mal entendue ? Aurait-elle dit : ... une euphonie ma justice à moi. » Comme elle eut dit la justice de son immortalité. Elle a parlé avec cette sorte d’insistance, la même qui fait cette voix depuis longtemps disparue, soudain murmurante à votre endroit, alors que l’on marche sous la pluie, de retour d’avoir été acheter son pain, d’avoir posté une lettre. Cette voix comme mêlée à votre voix intérieure, non pour se rappeler à vous ou exiger de vous que vous vous souveniez, mais qui simplement dit la part vivante d’elle-même toujours au monde, une part en la chair du monde, en votre chair. Et deuil sonne avec seuil et accueil. Ainsi après tant d’année, Gilles, lui qui disait à ses élèves aveugles : « Vos doigts deviendront des yeux. » Et l’un d’eux lui répondait : « Gilles, tu es de la terres qui parle... »

Extrait de Les voix de Jacques Roman, « Celui qui revient », extrait, 2014

Tu es revenu
dans le rebours des cieux
courant après tes billes
amour tenu en laisse
tes colères s’en riant
se peut-il que le temps
du temps ait brisé le timon

***

Tu es revenu
toi l’enfant brisé
de cœur m’apprendre
que je suis ton enfant
ni meutri ni lésé
seulement en ta douceur
enivré de douceur

***

Tu es revenu
s’entrouvre la terre
encore pieds nus nous irons
couchés hors de toute ombre
hormis seule de l’amour
cette tombe d’ombres
où l’enfant oui attend

Extrait de Notes vives sur le vif du poème, 2014

À recueil je préfère volée : une volée de poèmes. À peine sais-je d’où ils viennent. Ils m’instaurent peuplé. Je les écris au crayon noir d’une force brève. Du romantisme allemand à la tradition italienne qui va de Dante à Leopardi, de Leopardi à Saba, Pasolini, Penna ... et je penche heureusement pour la réalité d’un rêve incarné ... Les sensuels sont des êtres qui dévouent leur vie à l’absolu sans majuscule ... de fulgurantes traversées de l’âme dans le dehors ... Le plein aveu d’une d’une passion millénaire ... non l’unité formelle mais la fragile exactitude de l’indicible unité ... la pureté d’un poème a sa source dans un tremblement de la chair qui n’est peut-être que sa mémoire animale.

Extrait de L’apostrophe, 2017

... cette vision : tout ce que tu avais écrit était représenté par un tas de fumier sous la lune. En fait, rien de trivial dans cette vision, puisque, aussi bien, il était clair que toute cette fumure était destinée à enrichir quelque lointaine terre. Mais cette presque « biblique » vision n’en laissait pas moins dans ta gorge un goût acre. J’aurais de mon vivant entassé l’expérience d’un soir sur celle du matin, l’aurai entassée comme un valet de ferme au service de ses maîtres. Et aurai, sous la fatigue de la solitude, couchée le désir, le désir d’être paille ...

Extrait de Qui instruira le Livre du calme. Journal d’un émeutier, 2020

Les heures tombent comme flocons
mais quoi en silence recouvre le silence
le présent le passé ou déjà le futur ?

est-ce feuille blanche hors de portée
ou le mur d’un tableau noir ?
(il te terrorisait : un vieil enfant –
tu le savais – un vieil enfant un jour
s’y tiendrait debout
sans plus de réponses que de questions)

les vieux professeurs sont morts
où tu piétines seul
plus d’élèves et plus de récréation

***

Le Mal dirige la Symphonie de la terreur
c’est roues de charrettes sur pavés
choc de la lourde lame de la guillotine
ce sont salves de l’exécution capitale
– ô l’effroyable tirage infernal des fours –
pioches et pelles ferraillent dans la fosse

cris hurlements plaintes râles
horions insultes crachats et rires de hyène
animale terreur agrandit les pupilles
la graine de la haine semée à lever
d’un bras de folie sorti du néant
carnivore exterminatrice fleurit rouge

quand la Terre tremble au cœur
le temps de l’Histoire vomit le temps d’une vie
– où donc la pensée va se terrer ?
toi tu murmures : ne pas se taire
les ventriloques jouent à faire parler Dieu
la plaisanterie attention n’a pas de fin

***

À la fin il n’y a plus personne derrière le mur
de l’Histoire pour raconter l’histoire – il y a
l’air policier et la révolte bâillonnée à l’école de l’Ordre
conjugaisons du soupçon et canoniques corrections
– retourne aux partitions jaunies apprends et recopie
Homère Eschyle la tragédie le chagrin et l’horreur

ta tête prise dans un sac noir. Tais-toi Cassandre !
– qui donc a lancé injurieuses ces paroles ? – Tous ?

Cassandre peux-tu me dire de ton Orient la lumière ?
moi je te prie Cassandre de m’instruire du demain

aujourd’hui calme était la pluie et sereine

Extrait de Du désarroi et de la colère, 2023

Pharmacie de la gare :
le vieil homme, étranger,
demande qu’on lui prenne sa tension.

Raide dans sa blouse blanche l’employée :
« C’est neuf euros cinquante, monsieur. »

le viel homme secoue la tête
et s’en repart vers les quais ...

À quel moment la foudre l’a-t-elle saisi ?

Bibliographie

  • Le dossier R... ou l’affaire du crochet à viande, Éd. Empreintes, 1983
  • Le cri de la fourchette sur une vitre nue, Genève, Eliane Vernay, 1984
  • L’ange dans le couloir, Genève, Éd. E. Vernay, 1988
  • Fou qui croit remplir l’adresse, Genève, Éd. E. Vernay, 1988
  • Un étranger resté attardé sur la piste, Genève, Éd. E. Vernay, 1989
  • L’orchestre intérieur dont Éros est le chef, Genève, éd. E. Vernay, 1993
  • L’ouvrage de l’insomnie, Éd. Paroles D’aube, 1999 ; rééd. Vevey, Éd. de l’Aire, 2001
  • Toutes les vertus du désert, Vevey, Éd.de l’Aire, Vevey, 2002
  • L’ardeur de l’ombre : poèmes, Vevey, Éd. de l’Aire, 2004
  • La chair touchée du temps, Genouilleux, éd. La Passe du vent, 2005
  • Je vois loin des yeux, Genève, éd. Labor et Fides, 2005
  • Je ne me souviens pas, Genève, éd. Le Miel de l’Ours, 2005
  • Marie pleine de larmes, éd. Lignes Manifeste, 2006
  • Du monde du chagrin (avec Bernard Noël), Montrouge, Éd. Paupières de terre, 2006
  • Je vous salue l’enfant maintenant et à l’heure de notre mort, Vevey, Éd.de l’Aire, 2008
  • D’entente avec oui, Montrouge, Éditions Paupières de terre, 2008
  • Écrits dans le regard de Hans Bellmer, éd. Notari, 2009
  • La nuit tournoie passionnée, Moudon, Éd.Empreintes, 2009
  • L’élan, l’abandon, Éd. Samizdat, 2010
  • Traversée, Genève, Éd. Zoé, 2010
  • Les Os d’Eros, Vevey, Éd. de l’Aire, 2011
  • De la contemplation de la page blanche loin de la page blanche, Dessins d’Yves Picquet, Plounéour-Ménez , éd. Isabelle Sauvage, 2012
  • Terres de Sienne, Peintures Marie-José Imsand, Lausanne, Éd. Si, 2013
  • Le dit du raturé / Le dit du lézardé, Plounéour-Ménez : éd.Isabelle Sauvage, 2013
  • Les Consonnes, Vevey, Le Cadratin, 2013
  • J’irai cacher ma bouche dans ma gorge, Préface de Doris Jakubec, Genève, Samizdat, 2013
  • Notes vives sur le vif du poème, Plounéour-Ménez : éd. Isabelle Sauvage, 2014
  • Les Rencontres emportées, Vevey, éd. De L’Aire, 2015
  • Lettres à la cruauté, postface de David Collin, Vevey, éd.Le Cadratin, 2015
  • Communication au monde de l’art sur le secret aveuglant de la Joconde, avec Christophe Fovanna, Lausanne, éd.art&fiction, 2015
  • L’apostrophe, Genève, éd. Samizdat, 2017
  • La majesté du terrible suivi de O Rato, 1éd. De l’Aire, 2019.
  • Qui instruira le Livre du calme, Journal d’un émeutier, Préface de Sylviane Dupuis, éd. De l’Aire, 2020
  • Du désarroi et de la colère, Lausanne, éd. d’en bas, 2023

Page proposée avec la complicité de Françoise Delorme et Sylviane Dupuis


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