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Territoires de la blancheur : Kenneth White en absolu, par Marc-Henri Arfeux

jeudi 30 novembre 2023, par Cécile Guivarch

« Par-delà ce tumulte/ qu’est vivre, aimer et mourir/ le ciel soudain s’éclaircit/ balayé par un grand vent blanc » (Un monde ouvert : anthologie personnelle). La récente disparition de Kenneth White trouve un parfait blason dans ce court poème. Si vivre, aimer et mourir sont placés sous le signe d’une fureur de tempête, il suffit d‘un vent blanc pour que s’ouvre l’horizon d’une autre dimension, vent de pureté, de retour élémentaire à la tonalité fondamentale du monde. Loin des mille choses vues qui font aussi partie de son univers de grand voyageur attentif, le poète affirme la primauté d’une réalité première, tout aussi essentielle à l’orientation de notre être qu’elle est rudimentaire. Rien pourtant d’une ascèse ni d’un abandon de l’humain dans cette intuition. Kenneth White le précise avec clarté dans La Maison des marées : « Je ne pense pas que l’attirance pour les lieux déserts, les conditions élémentales et la pierre brute soit inhumaine, je pense au contraire que cela donne à l’être humain une base authentique. Il existe quelque chose comme un ton de base, parlé, joué ou écrit, que l’on peut entendre tout autour de la terre. Une fois que l’on s’est accordé à sa longueur d’onde, une part de ce que l’on appelle « culture » se révèle de peu d’importance, pour ne pas dire futile, et sonne creux. » L’un des Poèmes d’Écosse fait nettement écho à cette conviction : « Mais quand je marche seul/ sur les rochers ou les prés marins/ le silence même s’illumine/ et je ne pense ni à la culture/ ni même à la subsistance, il n’est question/ que d’aller plus loin au dehors/ toujours plus loin au dehors/ vers l’extrême limite de la lumière ».

Le ton fondamental dont parle Kenneth White est, vis à vis de la culture et de ses rayonnages érudits, l’équivalent d’un bruit blanc et, comme toute onde, il renvoie aussi à son expression chromatique qui est encore le même blanc absolu en ce qu’il est le pur dehors par excellence, cette phosphorescence d’infini qui se révèle à « l’extrême limite de la lumière ». Ce lien du blanc absolu à l’extériorité se retrouve dans un poème que j’aime particulièrement tant sa ligne d’éblouissement et d’écriture est parfaite, et les pulsations de sens qui en émanent infinies en dépit, ou du fait de sa sobriété laconique. Il s’agit de Premier matin de neige à Montréal, qu’on peut trouver dans l’anthologie personnelle et qui figure initialement dans Terre de diamant. Je l’ai déjà cité en d’autres occasions, et le fais donc, à nouveau aujourd’hui, selon cette nouvelle perspective :

Certains poèmes n’ont pas de titre
ce titre n’a pas de poème

tout est là, dehors

Le blanc est d’abord le vide entre les mots bien sûr, mais aussi sa propre absence verbale puisqu’aucun nom directement ne le convoque : renvoyé au-delà du texte il n’est plus que le dehors d’une totalité immanente, et c’est là toute la subtile dialectique de ce très court poème que de rendre transcendante l’immanence, contrairement au mouvement qui ordinairement les oppose. Le blanc est aussi une totalité, un silence (celui du bruit blanc qui finit par se fondre à la brume intemporelle et aux étamines de neige qui en naissent), un état d’être et d’esprit qui envisage le monde « ressuyé de l’homme » selon la formule de Julien Gracq, au sens (d’ailleurs lui-même parfaitement gracquien) où tout le tumulte anecdotique des travaux et des jours que les hommes imposent à la terre est soudain effacé par le retour aux territoires primordiaux – il y aurait beaucoup à dire sur les lien entre certains aspects de l’œuvre de Julien Gracq et celle de Kenneth White. Quoi qu’il en soit, cet irrésistible élan vers les contrées désertes est encore une forme de blancheur par effacement. Qu’on ne se méprenne cependant pas : Kenneth White ne gomme pas d’un trait la culture raffinée qui est la sienne, mais il affirme deux choses. Premièrement, le seul usage fécond de la culture est d’ouvrir des panneaux coulissants et des portes sur l’irréductible présence du monde, d’entrer en contact avec elle et non de la répudier sous les dehors décoratifs de la virtuosité poétique ou les obsessions rationalistes et utilitaristes. Deuxièmement, même si des poèmes s’écrivent peut-être au cours des déambulations et des expéditions solitaires de l’auteur, ils sont parole du monde transmise à un médium (comme dans la relation chamanique entre esprits et visionnaires) et non les propos plus ou moins adaptés à leur objet que tiendrait un dilettante sur ce qu’il contemple. On en voudra pour preuve que les emprunts aux différentes cultures, souvent asiatiques et qui témoignent d’une ample connaissance de celles-ci, sont toujours aussitôt intégrées à une orientation d’être. Faire advenir la blancheur, c’est donc non seulement répondre à la fascination des paysages blancs, mais aussi l’établir en soi. Alors, se détachant du simple jeu des références, le lettré devient un inspiré qui peut s’affranchir des pesanteurs érudites et de leur illusoire maîtrise du réel, pour rejoindre celui-ci là où il se trouve vraiment, c’est à dire dehors : « C’était le froid parler des mouettes qu’il aimait/ et la pluie chuchotant à la fenêtre de l’ouest/ les longs jours, les longues nuits/ où il avançait/ dans ce qui demeurait sans nom/ (malgré les cartes épinglées aux murs/ et en bas/ toute une bibliothèque de sciences)// dehors à la fin de ce sombre hiver/ il voyait des fumées bleues/ des eaux vertes/ comme il n’en avait jamais vu/ cela lui suffisait » (Le méditant in Un monde ouvert).

On se souvient que sur les cartes figuraient autrefois ce que l’on nommait des « zones blanches », celles qui n’avaient pas encore été explorées et répertoriées. Mais au fur et à mesure que progressait l’appropriation du globe, l’impérialisme cartographique, tout autant que politique, les abolissait. L’inconnu se soumettait peu à peu aux lois de son incarcération scientifique dans la forteresse des savoirs. Ici, au contraire, les cartes sont tout entières, et de manière constitutive, des zones blanches, puisqu’elles excluent de facto l’expérience de ce qui « demeurait sans nom », quoi qu’en pense l’esprit de domestication des terres nouvelles qui habite tout géographe. Mais la zone blanche des cartes n’est en fait que le négatif inversé de la véritable candeur du monde. Il ne faut pour y parvenir que changer de mode de pensée. Au discours analytique de l’enserrement, semblable à un filet qui cherche à envelopper la planète selon des paramètres implacables et rigoureux, le poète préfère l’attitude du méditant qui se sépare des chaines mentales du raisonnement et les remplace par des états affectifs et sensoriels de participation. De cette blancheur intime et cosmique naissent alors des couleurs inconnues qu’aucune science, malgré toutes les bibliothèques accumulées, n’aurait pu supposer, encore moins percevoir. Et de la blancheur surgit alors une vivacité d’être inédite : « un corbeau affairé sur une branche/ le faisait rire aux éclats/ la forme de la moindre feuille/ excitait son esprit/ son intelligence/ dansait parmi des mots adéquats. »

Le retour à la prétendue non couleur a donc une vertu régénératrice. Elle suscite une véritable polychromie spirituelle qui rend au monde tout son éclat et provoque de soudaines épiphanies semblables, une fois encore, à celles des chamans. Toute réalité prend alors, ou plutôt dévoile, une signification d’une stupéfiante intensité, à rebours des habitudes. Rire bruyamment par adhésion divinatoire est, en cette blancheur surnaturelle de la nature, une science immédiate que transmet justement l’oiseau qui, de tous, est le plus opposé en apparence au blanc, le corbeau dont d’autres poèmes de Kenneth White ont célébré le caractère prophétique. Des « mots adéquats » sont donnés, non par déduction d’un tracé logique accompli au prix de grands efforts cérébraux, mais par une danse, autant dire une initiation. Celle-ci invite à rejoindre des êtres animaux emblématiques qui sont précisément les initiateurs, mais aussi les révélés par l’effet de l’initiation. Tel est le cas de l’oiseau fabuleux de la culture chinoise, le héron des neiges, peint par Siou hi et devant lequel « Tchouang-tseu demanda : que/ voit-il donc ce grand oiseau, qui s’élève/ si haut dans le vent ? Est-ce la matière// originelle tournoyant en poussière d’atomes ?/ l’air qui donne vie aux créatures ?/ ou la force innommée qui anime les mondes ? » (Héron des Neiges, in Un monde ouvert). Là encore c’est un être du blanc qui éveille un homme et le conduit aux régions ontologiques des plus grands mystères. La blancheur, qu’elle soit celle d’un oiseau, d’un espace inconnu et vierge, ou de la neige, est toujours principe d’une outre-parole : « Ces premières neiges/ donnent envie de ne lire/ que des paroles pleines de silence » (Le domaine de Gwend, in Un monde ouvert). À quoi le tercet suivant du même ensemble répond : « Dans les brumes blanches/ au-dessus de Landrellec/ le chant du coucou ». La blancheur en effet n’est pas que d’hiver et d’étendues glacées. Elle peut aussi exprimer le printemps et témoigner de vertus séminales : « Merci pour cette poignée de jours d’avril/ pour le vent blanc qui souffle/ pour la terre sombre et les herbes entremêlées/ et la fille qui marche à mes côtés » (Au pays des douze collines, Irlande). Les dons de la blancheur rejoignent aussi bien l’exultation du chant - celui du coucou sonnant comme un appel non dépourvu d’ironie fine que lancerait à travers lui la nature à l’intention des hommes empêtrés dans leur condition de cogitos prescripteurs - que la langue secrète du silence, et c’est justement en éteignant le mouvement des raisons que l’on rejoint la cantillation du monde et ses secrets.

C’est pourquoi Kenneth White a répondu de façon si singulière au célèbre poème d’Henri Michaux, Mes propriétés, dont voici le début : « Dans mes propriétés tout est plat, rien ne bouge ; et s’il y a une forme ici ou là, d’où vient donc la lumière ?// Nulle ombre.// Parfois, quand j’ai le temps, j’observe, retenant ma respiration ; à l’affut ; et si je vois quelque chose émerger, je pars comme une balle et saute sur les lieux, mais la tête, car c’est le plus souvent une tête, rentre dans le marais ; je puise vivement, c’est de la boue, de la boue tout à fait ordinaire, du sable, du sable…// Ça ne s’ouvre pas non plus sur un beau ciel./ Quoiqu’il n’y ait rien au-dessus, semble-t-il, il faut y marcher courbé comme dans un tunnel bas.// Ces propriétés sont mes seuls propriétés, et j’y habite depuis mon enfance, et je puis dire que bien peu en possèdent de plus pauvres.// Souvent je voulus y disposer de belles avenues, je ferais un grand parc…// Ce n’est pas que j’aime les parcs, mais… tout de même. »

À ce long poème, récit et confession onirique par l’évocation d’un paysage intérieur qui semble croiser par anticipation les mondes existentiels désolés des personnages de Samuel Beckett, Kenneth White répond donc par son propre Mes propriétés qu’il va même jusqu’à dédier à Henri Michaux. En voici l’intégralité : « Propriétaire je suis moi aussi/ j’ai douze arpents de silence blanc/ tout au fond de mon cerveau. » (Terre de diamant in Un monde ouvert). Au long poème de Michaux, Kenneth White oppose donc le laconisme de trois vers de « silence blanc ». On peut aisément supposer que le fin connaisseur qu’est évidemment Kenneth White songe aussi à l’un des plus singuliers poèmes mescaliniens de son dédicataire. Il s’agit de Blanc, dont voici quelques extraits : « Je ne vois toujours rien, ce qui m’agace, car ce sont les visions qui m’intéresseraient./ 1h15. Éclaboussement de blanc crayeux./ De toutes parts fusent des sortes de sources blanches./ Suis en plein dans la respiration mescalinienne./ Des draps blancs, des draps blancs qui seraient vertigineusement secoués et frémissants./ (…) Stupide, absurde, exorbitant. (…) Si encore je voyais des couleurs au lieu de cet étincelant blanc, blanc, blanc ! (…) Le blanc ne me laisse pas tranquille. Le blanc est à l’avant-plan. Le blanc pousse de tous les côtés. (…) Le blanc frappe de blanc toute pensée ; Je fais plus de blanc que de n’importe quoi./ (…) Mes réflexions lattées de blanc, (…) m’horripilent, horripilation blanche. Je n’en veux plus. Je voudrais un mot qui ne fasse pas blanc, qui ne « prenne » pas le blanc. Mais le blanc invraisemblablement accroché orchestre et mitraille toute pensée. » (L’Infini turbulent).

Entre le territoire existentiel pauvre et gris de Mes propriétés et la tempête achromatique engendrée par plusieurs prises successives de mescaline au cours de la même séance d’irrémédiable tyrannie blanche, le poème de Kenneth White propose un tout autre territoire. Car la véritable propriété n’y est ni la désespérante pauvreté cauchemardesque d’une possession par antiphrase, ni le déluge stérilisant du blanc relayé par une frénésie de notations sous l’empire de la drogue. Le vrai domaine dont parle Kenneth White est celui d’une zone blanche interne à l’esprit par nature, d’un silence - et donc d’une échappée - qui ne doit rien aux expérimentations hallucinatoires, mais tout à une évasion par l’intérieur, vers un réel dehors que ne cesse d’invoquer et de célébrer l’œuvre de Kenneth White. Il en résulte un don de grande conscience cosmique autrement fondateur que la dérisoire mésaventure mescalinienne : « J’ai mis les livres de côté/ et je vois les dernières pommes/ tomber des arbres gelés// j’ai vu aussi les glands darder/ leurs pousses rouges/ dans le sol dur// et l’écorce des bouleaux blancs/ fut pour moi plus que tous les livres// et ce que là je lus/ dénuda mon cœur au soleil d’hiver/ et ouvrit ma cervelle au vent// et tout à coup/ tout à coup je sus dans ce bois d’hiver/ que j’avais toujours été là/ avant les livres/ comme après les livres/ il y aura un bois d’hiver// et mon cœur nu/ et ma cervelle ouverte au vent. » (Bois d’hiver in Un monde ouvert). Le blanc silence intérieur nodal du cerveau prépare l’ouverture soudaine de celui-ci dans le vent d’hiver. Il est significatif que le moment de cette métamorphose coïncide avec une lecture doublement blanche puisque les troncs des bouleaux sont de cette couleur et que leur écorce tient lieu de tout livre ou, mieux encore, constitue un authentique livre cosmique lisible à cervelle ouverte par celui qui soudain sort de soi par l’effet d’une espèce d’opération magique qui n’est pas sans faire penser aux trépanations rituelles de certains peuples préhistoriques.

Tout se passe en effet comme si la boîte crânienne était ouverte à son sommet (comme dans les croyances concernant ce que l’Hindouisme nomme la Brahmarandhra) afin de permettre à l’esprit substantiel et psychique de participer à la danse ventilée de blanc du bois d’hiver. L’être y fait l’expérience d’une réalité intemporelle excédant toutes les connaissances et définitions ordinaires qu’en donnent les sciences des bibliothèques. Et c’est à nouveau d’expérience chamanique qu’il s’agit. On ne s’étonnera donc pas que Kenneth White écrive dans un autre poème : « Une pensée qui a bondi hors comme un lièvre/ sur la lande de derrière un grand rocher/ oh de bondir le lièvre blanc,/ (…) le lièvre blanc, voyez bondir le lièvre blanc ! » (Poème du lièvre blanc, in Un monde ouvert). La pensée se fait lièvre comme le chaman bondit avec l’animal esprit auquel il s’identifie par incorporation mentale, et le poème est donc l’œuvre, non de l’homme, mais du lièvre blanc qui lui-même est son propre poème.

On comprend que ce voyage initiatique à travers les formes et les créatures magiques puisse conduire à une vision caractéristique des états et exercices chamaniques : « O terre/ grande terre/ vois-tu ces monceaux/ d’ossements qui blanchissent/ tous ces os desséchés/ se sont effrités/ au souffle/ de l’air puissant/ de l’immense univers/ hé ! hé ! hé ! » (Territoires chamaniques, premiers temps, espaces premiers). Comme le note en effet Mircea Eliade dans Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, il existe un symbolisme du squelette jusque dans le costume des chamans, selon « une combinaison entre le squelette humain et celui d’un oiseau ». Non seulement, le chaman participe des nombreuses figures censées renaître de leurs os selon de très nombreuses croyances, mais les os jouent encore d’autres rôles rituels : « par exemple quand le chaman part à la recherche de l’âme du malade, il utilise une barque faite d’un coffre pour son voyage extatique dans l’autre monde et il emploie une omoplate comme rame. (…) La divination en elle-même est une technique propre à actualiser les réalités spirituelles qui sont à la base du chamanisme, ou à faciliter le contact avec elles. L’os de l’animal symbolise, ici encore, la « Vie Totale » en continuelle régénération et partant, inclut en lui – ne fût-ce que virtuellement – tout ce qui appartient au passé et au futur de cette « Vie ». (Chapitre V : Le symbolisme du costume et du tambour chamanique, in Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase).
Dans le poème de Kenneth White, la vision des ossements a précisément une valeur vitaliste car si les ossements s’effritent, ils ne le font pas sous le simple effet d’une désagrégation mécanique, mais d’un souffle qui n’est autre que celui de l’univers, le cycle de vie et de mort exprimant ainsi un immense tourbillon où la blancheur est souveraine. Ainsi revenons-nous au poème liminaire de cette petite étude et à sa blancheur fondamentale : « Par-delà ce tumulte/ qu’est vivre, aimer et mourir/ le ciel soudain s’éclaircit/ balayé par un grand vent blanc ». À quoi j’aimerai toutefois ajouter cet autre : « mais ici dans cette cellule de pierre à Sa-Skya/ entre Kulun et l’Himalaya/ je contemple les nuages du matin, me drape dans la neige de la méditation/ et marche des heures d’affilée/ dans le pur pays de l’esprit libéré. » (Un moine au Tibet, in Un monde ouvert).

Texte et peintures de Marc-Henri Arfeux


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