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Éclat de temps, Anny Pelouze, par Béatrice Machet

mardi 30 mars 2021, par Cécile Guivarch

Peintre et poète, Anny Pelouze nous livre un ouvrage (sorti fin 2020) où textes et dessins alternent. Cocons, feuilles sèches, racines, branches, tiges et bourgeons, fleurs, tubes ou tunnels, voilages et draps enroulés, ailerons de requin ou queue de baleine, fragments de carapaces, coquilles, silhouette féminine bras en croix offerts aux oiseaux, fantômes, griffes, marbre blanc sculpté… on ne sait si les formes représentent et s’il faut interpréter les dessins qui accompagnent les textes. En noir et blanc, où le blanc domine, d’une grande finesse d’exécution, ils sont à la fois énigmatiques et éloquents. On y ressent une énergie ferme et fragile à la fois, comme pulsatile, celle qui a présidé à leur élaboration, de traits en traits, par milliers. Les poèmes datent de presque quarante ans. Intemporels autant qu’actuels, ces poèmes ont une dimension spirituelle dans le bon sens du terme.

L’avant-dire nous laisse comprendre que ce livre vient à la suite d’une épreuve, que textes et dessins portent l’empreinte de ce que « l’être profond sait, toujours ».

On commence ‘la traversée’ à Lyon en décembre 1975 « pour accomplir une nouvelle naissance ». D’emblée la caractéristique sensorielle sinon sensuelle des poèmes s’affirme. Nous sommes faits témoins d’un rapt, d’un ravissement, d’une extase, qu’elle soit charnelle ou non n’a pas d’importance, le résultat en est l’oubli du monde. Un oubli qui nous propulse à une lisière, sur une frontière, à la limite du vivant connu, là où douceur et douleur se confondent. Là où « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » comme René Char le constatait. Quatre ans plus tard est évoquée une relation amoureuse, on entrevoit dans l’alternance d’enthousiasme et de gaieté avec la tristesse, que l’auteure est un être rendu poreux à force de se tenir attentive et dépouillée, d’une porosité telle que les éléments animés par les caprices de la météo lui dictent ses états d’âme : « pluie morose aux gouttes aiguisées, lancinante tristesse qui me pénètre ». Nous voici en 1981, on ressent l’abattement de l’auteure qui par des mots très simples nous montre son état de lassitude : « on a tant de mal à poursuivre / simplement à poursuivre ». Cependant la vie continue qui donne faim « à la mesure du monde » et inversement.

Le recueil en son entier nous montre l’auteure attentive à ce qui se manifeste, autant dehors que dedans, dans l’intime et dans l’environnement. Cette attention soutenue permet de mesurer, de peser ses forces, ses réactions, son histoire, ses blessures et leur retentissement. Il y a une affirmation du fragile dans la force et de la force dans le fragile, La lecture des poèmes nous donne en permanence l’impression de suivre et la logique, et le tracé de la figure du Yin et du Yang : «  En surface : alternance / plus au profond : une division mal vécue / blessure fine d’où sourd un chagrin qui / s’assoupit et se réveille / ». La disponibilité des sens, comme avides dans un avant du langage, nous permet de nous connecter à la dimension où l’être atteint sa plénitude, à la lisière ou de plain-pied avec l’expérience mystique. Pour Anny Pelouze aucun doute : ce que nous appelons nature est un être vivant semblable à nous, sensible aux mêmes émotions, aux mêmes caresses que les humains, non un objet à notre disposition. L’attention aux manifestations du vivant autour de l’auteure, vivant végétal, animal mais aussi vents et lumière ou encore la pluie, exacerbe son ressenti d’être vivante et en échange elle traverse des moments de grâce, éprouve gratitude, confiance, mais aussi parfois une forme d’abattement, un sentiment d’impuissance, de perte, d’étrangeté, ou de tristesse. Avec pour conclusion : « peut-être faut-il / tout simplement / ouvrir ses mains / paumes offertes / sans oublier de laisser /entre les doigts / juste ce qu’il faut / d’espace / pour que coule le sable des dunes », l’image du sablier et du temps qui passe ainsi que la posture d’abandon, de laisser-aller, nous donnent une des clés du recueil. Cette forme d’attente sans appel aura sa récompense : «  la paix étale m’abreuve, m’inonde ». Par voie de conséquence cela incite à méditer sur « l’autre monde », l’autre rive, l’autre côté de la vie. Ces réflexions et expériences décrites ne peuvent pas ne pas évoquer dans la conscience du lecteur certaines pratiques du yoga, du rebirthing, du mindfulness, du Tao… Mais la charge sensuelle et sensorielle du texte d’Anny Pelouze nous rappellent aussi l’extase matérielle de J.M.G. Le Clezio qui dit : « Le corps est vie, l’esprit est mort. La matière est être, l’intellect néant. Et le secret absolu de la pensée est sans doute ce désir jamais oublié de se replonger dans la plus extatique fusion avec la matière. » Et quand les sens de l’auteure s’indifférencient, la lumière fait entendre de la musique, la peau frissonne non de froid mais de fièvre, comme un long respir, le tout ayant le goût et l’odeur de la volupté de la même façon qu’on dirait ‘odeur de sainteté’.

Tout est question de regard, par lui s’opère une inversion d’ordre, de valeur, de paradigme ou de fonction : les galets ne ricochent pas mais la lumière sur eux. Le corps est toujours convoqué, la dichotomie corps-esprit n’existe pas, les deux forment ensemble un tout harmonieux indissociable qui s’harmonise à son tour avec l’environnement traversé. Il existe un profond accord entre dedans et dehors, tout se tient : « le vent vigoureux brassant toutes feuilles / À la lisière du champ de vigne / je suis restée / désamarrée / dans le roulis. » Et juste avant : « ce mois d’août est un festin de couleurs, / un cadeau / un éclat de rire… » Cet éclat de rire résonne avec celui que les bouddhistes éveillés connaissent bien. D’ailleurs dans le livre, une allusion au Zen est faite en évoquant la flûte japonaise shakuhachi de bambou, d’origine chinoise, utilisée par les moines pour méditer. Cette écoute de la flûte aboutit à ce constat : « Ne plus être qu’écoute / sans intervention possible / n’être mobile que pour recevoir ».

Le dictionnaire nous explique que râga, ou Raag (ou encore ragaam en Tamoul), est un terme sanskrit désignant une émotion, un sentiment cosmique, une atmosphère qui enchante l’esprit, le comblant d’un ravissement esthétique. Par la musique, par le jeu de la transe l’auteure se laisse envoûter : « Tu es à tout / tout est à toi  », et dans la danse musicale, l’être s’élargit, prend le large. Et parfois l’auteure rapporte aussi des expériences douloureuses, l’inadéquat du don et la déception qui s’ensuit, l’aspiration au partage complet, autant d’expériences avec lesquelles tout humain est familier : « séparés par nos dissemblances / que je sentais avant pour / une marche à partager / Nue et claire / la chanson de la rivière / J’ai mal aujourd’hui / de te l’avoir donnée ». Un peu plus loin la problématique du don revient comme une question, qui sait ‘moraliste’, à la façon des maximes de La Rochefoucauld, ou bien encore forme d’aphorisme Nietzschéen à moins que cela ne sonne comme la morale d’une fable de La Fontaine : « Donner / mais seulement ce que l’on peut soi-même recevoir / sinon est-ce réellement donner ? »

Dans le même ordre d’idée, Anny Pelouze nous pose d’autres questions : Est-on préparé ? Est-on en mesure ou est-on désireux d’entendre, de voir, de comprendre l’évidence ? Se satisfait-on d’illusions ? De l’épaisseur de nos vies, de ces pans entiers de vie et de conscience, pourraient pleuvoir des constats désagréables alors nous n’osons pas trop les déranger ; et pourtant : « Elle crie parfois si fort l’évidence ». Le cheminement de l’auteure nous emmène vers des réflexions sur le franchissement, le passage. « Mon enfant ma sœur songe à la douceur… » écrivait Baudelaire dans son invitation au voyage. Anny Pelouze s’en souvient qui s’adresse à un ami, un frère de partage, elle songe au voyage fait de dépouillement afin d’arriver dans un au-delà imaginé comme « île » ou « grève », deux mots pour dire l’espace du partage d’âme. C’est donc sans surprise qu’à la fin du recueil nous sommes invités à traverser ce qui est nommé « marais ». Un endroit magique et incertain, enveloppé de brumes comme on pourrait se représenter l’inconscient. On ne peut pas ne pas penser aux marais de l’Achéron. Mais ce passeur qui vient n’est pas Charon, qui toujours fidèle au rendez-vous sur sa barque nous ferait traverser le Styx. Le passage dont il s’agit est celui qui propose d’aller vers nous-mêmes. L’ermite sur la barque avec sa lanterne est celui dont l’amour est assez grand pour dire va vers toi-même : « cette lumière vacillante / cette flamme inextinguible / pour guider celui qui s’approche / et nous révéler l’un à l’autre ».

Une fois le livre posé, on se dit que l’Éclat de temps d’Anny Pelouze, ses éclats de vie, ses témoignages et réflexions, se meuvent en fait entre les trois pôles que sont : amour, naissance et renaissance et enfin la mort symbolique. L’ordre du mythique comme l’ordre du mystique, en filigrane, comme encore ‘voilés’, y règnent. Ce partage en dessins et en poésie nous rappelle les constantes universelles que chaque expérience ou parcours personnel contient. Ce partage nous encourage à nous mettre en quête nous aussi, à chercher du sens, à nous chercher une mission, à épanouir nos sensibilités, à atteindre la dimension du ‘sacré’.

Béatrice Machet

Éclat de temps, Anny Pelouze, éditions Unicité, 102 pages, 15 euros.


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